Le Concept
- vie et âme de Jazz Gasbollaire


Allongé sur une natte dans une chaleur reptilienne, Alassane, frère jumeau du nouvel émigré, sourit de toutes ses dents : "La vraie fête a eu lieu quatre mois plus tard, quand Fousseny a rappelé pour dire qu'il avait eu des papiers. Ce jour-là, toute la famille s'est réunie pour boire et manger, on a même égorgé un mouton !" Pour l'instant, aucun envoi d'argent n'a matérialisé le succès du fils. Qu'importe. "Quand tu pars à l'aventure, même si tu ne gagnes pas d'argent, tu gagnes une connaissance qui te guidera pendant toute ta vie", philosophe Alassane, qui n'a qu'une idée : suivre son jumeau, en espérant que leur ressemblance l'aidera à obtenir des papiers.

Même si "la route de la France est de plus en plus difficile", même si les tragédies de Ceuta et Melilla — enclaves espagnoles au Maroc —, vécues à travers la radio, ont traumatisé les villageois de Kabaté, le rêve du départ semble intact. Question de tradition voyageuse chez les Soninkés, question de nécessité dans un village que chaque année de sécheresse laisse exsangue. Question de fierté aussi : être un homme, c'est subvenir aux besoins de ses parents, quoi qu'il en coûte. "Quand on baptise un garçon, témoigne une jeune femme, on demande à Dieu de lui donner la chance de partir en France pour qu'il aide sa famille."

Question d'évidence enfin. La maison d'un émigré se reconnaît au premier coup d'oeil. Vaste bâtisse en ciment, parfois à étage, au lieu de huttes en banco, en terre, chapeautées de paille, panneaux solaires pour faire briller quelques ampoules ; épouses aux toilettes variées, enfants arborant de rutilants maillots de football et équipés de gros postes radiocassettes, voire de portables